Le siège de l’Eglise Saint-Sauveur

indispensable0Le siège de l’Eglise Saint-Sauveur

Goran Petrovic  – Traduit du serbe par Gojko Lukic

Editions du Seuil – 384 pages

 

l17710.jpgExtrait : « A l’est de nos voyageurs blêmissants, une centaine de vagues à droite du Grand Canal, une curieuse scène frémissait près de la rive gauche d’un canaletto. Un certain maître Inciriano Quintavalle cueillait à la surface de l’eau les reflets d’une jeune femme à noble allure entourée de sons de luth et d’un parfum de gingembre. A la différence des simples verriers qui fabriquaient leurs lentilles avec des reflets de printemps épanoui, leurs flacons avec du ciel clair et des colliers où se mirait la chaleur estivale, maître Inciriano pratiquait un art qui exigeait un degré supérieur de délicatesse : considéré comme le plus habile marieur de Venise, il confectionnait avec des reflets de jeunes filles des verres particuliers auxquels n’auraient su résister même le cœur d’un célibataire endurci. » (p.89)

 

Au XIII° siècle, le Doge de Venise accepte de financer la quatrième croisade qui s’apprête à marcher sur Constantinople à la condition de ne récupérer qu’un manteau composé de dix mille plumes à ses fins personnelles. Malheureusement, si le manteau est bien trouvé, une unique plume manque.

Quelques décennies plus tard, l’église Saint-Sauveur, un monastère où les fenêtres s’ouvrent quotidiennement sur le passé, le présent proche, le présent lointain et l’avenir, est assiégé par les Bulgares du prince Chichman, à la recherche d’une plume que l’higoumène cache dans sa barbe comme une relique.

Deuxième moitié du XX° siècle, Bogdan réussit son concours d’entrée en ornithologie, croise sur sa route des éperviers disparus depuis des siècles, et abrite dans ses rêves trois lettrés du XIII° siècle, qui veillent sur lui comme sur leur fils…

 

Comme le laisse présager le (très sommaire) résumé ci-dessus, Le siège de l’Eglise Saint-Sauveur se cantonne difficilement au registre du roman historique. Poétique et mystérieux, ce récit composé de chapitres extrêmement court est un régal d’écriture, d’érudition, parcouru de fulgurances qui font lire et relire certains passages comme pour mieux se bercer des trouvailles poético-absurdes de leur auteur. Ici, une femme tombe enceinte en rêve et, dormant un tiers de sa vie, met vingt-sept mois à accoucher ; les églises sont construites « en briques, en rondins, en échos de voix nombreuses et lueurs de soleil couchant » ; on cache des reliques sacrées dans sa barbe ; on punit les traîtres en les roulant dans le néant afin qu’ils sortent de la mémoire de tous ceux qui ont jadis croisé leur route…

Jouant des genres et des codes, brouillant les frontières entre rêve et réalité, prenant plaisir à maltraiter la chronologie, Goran Petrovic, l’auteur du très beau « Soixante-neuf tiroirs », fait partie de ces écrivains qui comptent sur l’intelligence de leurs lecteurs. Pourtant, ce roman se lit tout seul, embarqués qu’on est dans ce déluge d’images et d’idées incongrues. On y retrouve la malice, le plaisir d’écriture, l’onirisme cruel et le jeu avec l’Histoire qui semblent être la marque de fabrique des écrivains serbes contemporains.

Bref, un livre rare, et un énorme coup de cœur…

 

Pour qui :

Pour les lecteurs de romans historiques

Pour ceux qui apprécient qu’un auteur sache écrire (et quelle écriture…)

Pour les amateurs de bêtes à plumes

Pour ceux qui savent se laisser porter par un roman fou et que le plaisir de lecture qu’on en retire est souvent plus grand que ceux qui cherchent de faire sens dès les premières pages

Yvain

 

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